Témoignages forts sur le colonel Chabani

Par Fateh Adli
Publié le 01 avr 2018
Dernier comandant de la Wilaya VI, Mohamed Chabani a eu un parcours aussi fulgurant que tumultueux. S’inspirant de ses prédécesseurs, il a tenté de faire de cette zone désertique du pays un rempart contre l’abdication.
Colonel Chabani debout 2e à dr.
Ahmed Bencherif à droite
Colonel Chabani au centre

Né en 1934 à Biskra, Mohamed Chabani est devenu, en 1958, chef de la Région III de la Wilaya IV. Puis, en juillet 1959, à l’âge de 25 ans, il remplace le colonel Si El-Haoues à la tête de la wilaya. A l’indépendance du pays, il fait dissidence au gouvernement d’Ahmed Ben Bella, et s’organise en opposition armée, en même temps que plusieurs anciens chefs de la révolution dans d’autres régions du pays. Ben Bella l’accuse alors de complot contre l’Etat et le FLN et, plus grave encore, de tentative de sécession du sud algérien et son pétrole.   
Au bout de quelques mois de résistance, le colonel Chabani est arrêté le 8 juillet 1964 dans la région de Bou-Saada, et détenu dans la prison militaire d'Oran, où une cour martiale a été spécialement mise sur pied par Ben Bella, pour le juger et le condamner à mort un mois plus tard. Il sera exécuté le 3 septembre 1964, alors qu’il était âgé de 30 ans.  
A propos de l’ascension de Mohamed Chabani au poste de colonel de la Wilaya VI, le colonel Ahmed Benchérif a soulevé il y a quelques années une polémique, en stigmatisant durement Chabani, et en considérant, par exemple, qu’il avait « sauté sur l’occasion », après la mort de Si El-Haoues et la décapitation de l’état-major de la Wilaya VI au cours de la fameuse bataille de Djebel Thameur du 29 mars 1959. Benchérif l’avait même accusé d’avoir commis « un massacre » contre la population civile à Djelfa.
Lui répondant, le frère du colonel Chabani, Abderrahmane, rappelle les conditions dans lesquelles a eu lieu la nomination de ce jeune colonel à la tête de la wilaya VI.  Il écrit : « Certes le conseil de la Wilaya VI fut décapité mais la révolution doit se poursuivre. Les chefs de zones conscients et responsables, réunis en juin 1959, ont adopté l’adage selon lequel : "nécessité fait loi". Il fallait pallier le vide de la direction de la Wilaya VI, laissé par la disparition de son conseil, en plébiscitant un nouveau conseil provisoire de wilaya composé de Mohamed Chabani, chef du conseil de wilaya, Mohamed Rouina, Kheiredine Cherif, Amor Sakhri et Slimane Slimani. Tous adjoints, chacun chargé d’une fonction précise ». Il affirme ainsi, que Mohamed Chabani fut
« le produit de la nécessité », et c’est ainsi que les chefs de zones ont choisi leur chef « en raison d’un certain nombre de critères que les moudjahidine seuls peuvent établir en pareilles circonstances ». Selon l’auteur de ce témoignage, les officiers de la Wilaya VI avaient opté pour celui « qui avait les compétences et l’envergure de mener cette mission tant noble que désintéressée au rivage de l’Indépendance ».
Interrogé une fois sur les raisons de la dissidence du colonel Chabani au lendemain de l’Indépendance, le commandant Omar Sakhri, ancien membre de l’état-major de la Wilaya IV, évoque le quiproquo qui a eu lieu autour de la désignation d’un chef de l’état-major de l’armée nationale. Il témoigne que Chabani a été désigné pour prendre la tête de l'état major, mais il aurait refusé en disant que c'est aux responsables des régions réunis d'élire en toute liberté le plus âgé d'entre eux. Selon le commandant Sakhri, il avait avancé le nom de Mohand Oulhadj. «Mais ni Boumediene ni Ben Bella n'avaient accepté que Mohand Oulhadj soit à la tête de l'état-major», affirme-t-il. D’après lui, Mohamed Chabani a été proposé pour prendre la place de Boumediene à la tête du ministère de la Défense. Mais Chaabani aurait refusé de jouer à ce jeu, en déclarant aux opposants de Boumediene qu'il n'est pas dans ses habitudes de s'en prendre aux dirigeants de la révolution, sachant que Chabani s’était élevé contre Boumediene «quand celui-ci avait fait appel à la 3e force envoyée par De Gaulle pour qu'elle prenne en main les affaires militaires et administratives du pays».  Force dont Chabani demandera plus tard la dissolution.
A propos de la condamnation à mort du colonel Chabani par un tribunal militaire, suivie de son exécution, le commandant Omar Sakhri avoue qu’il y a eu avant que le conflit n’arrive à l’impasse, des tentatives de médiation pour éviter l’irréparable. Il affirme que certains jouaient à un double jeu alors que d'autres voulaient réellement bien faire. Il cite Ali Mendjeli, Mohand Oulhadj, Tahar Zbiri avec Amar Mellah, l'ambassadeur d'Égypte à Alger, Ali Khachaba, Lakhdar Bouregaa, le colonel Hacene. Il est persuadé que, dans tous les cas de figure, la mort de Chabani «s'inscrit dans une série d'exécutions qui visait les grands noms de la révolution algérienne, Abane Ramdane, Krim Belkacem, Nouaoura, Lamouri et bien d'autres».
Autre témoignage fort sur la mort de Mohamed Chabani, celui de l’officier de l’ANP, Mehdi Chérif. Dans un article publié en 2012, il charge Mohammed Harbi, historien et ancien collaborateur de Ben Bella, et lui rappelle sa responsabilité morale dans la mise à mort du plus jeune colonel de la Révolution algérienne. Il invite à relire ce qu’a écrit Harbi, lequel dirigeait à l’époque la revue Révolution africaine : «Sommé de quitter le commandement de la région saharienne, il (Chabani) refuse d’obéir et oblige l’administration à ne plus reconnaître l’administration centrale. Il ouvrait malgré lui un champ d’action à toutes les forces extérieures hostiles à l’Etat algérien, c’est la raison pour laquelle le journal que je dirigeais a appelé le gouvernement à réagir…» Mehdi Chérif relève d’abord l’emploi d’un concept suspect : «la région saharienne» au lieu de la Wilaya VI, qui ne couvrait qu’une partie du Sahara, avec ce que cela suggère comme dangers potentiels pour l’unité nationale et les richesses énergétiques, et souligne au passage «la pirouette» qui fait endosser au journal ses propres décisions. Mehdi Chérif poursuit : «Le révolutionnaire flamboyant, rattrapé par l’histoire, tente de diluer sa responsabilité et de se faire tout petit en se cachant derrière le journal (les appariteurs, les secrétaires, les chauffeurs, les pigistes, les commis aux chiens écrasés et les tâcherons obscurs de la pointe Bic). Glorieuse mise en page du rôle principal qui fut le sien à côté de Ben Bella. Passons, mais retenons au passage le terrible aveu : «Malgré lui» !... Chabani s’est donc retrouvé devant le peloton d’exécution pour un crime qu’il n’a pas commis, mais dont Harbi, cinquante ans après, l’accuse encore».

Fath Adli

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