La mort précoce de Si El-Houes

Par Fateh Adli
Publié le 01 avr 2018
De tous les chefs de la Wilaya VI historique, le colonel Si El-Haoues, de son vrai nom Ahmed Ben Abderrezak Hammouda, fut celui qui a fait jouer aux régions du Sud le plus grand rôle dans la révolution, malgré la courte durée de son règne et les vicissitudes qu’il a traversées depuis sa nomination.
Photo inédite. De g. à dr. :  Si El Houes, docteur Frantz Fanon et le commandant Kaci Hamaï,  lors d’une conférence de presse du FLN à Tunis le 3 juin 1957.
En médaillon :  Omar Driss, l’infatigable marcheur de la Wilaya VI
Le 28 mars 1959, Djebel Thameur - Boussaâda. Les corps des martyrs tombés au champ d’honneur dont le colonel Amirouche et Si El-Houes

Né en 1923 à M’chouneche, dans les Aurès, Si El-Haoues fut dès septembre 1955 affecté par l’état-major de sa zone (future Wilaya I) au Sahara, région réputée difficile, avec comme mission d’y implanter la Révolution. A partir de 1956, il se rendait souvent en Kabylie où il rencontrait le futur colonel de la Wilaya III, Amirouche, avec qui il fera un parcours héroïque commun jusqu’au martyr.
Avant même sa nomination officielle à la tête de la wilaya VI, début 1958, Si El-Haoues, alors qu’il n’était alors que chef de zone en Wilaya I, avec le grade de capitaine, contribua grandement au redéploiement de l’ALN dans les régions du Sud, où il avait tenu une série de réunions avec les moudjahidine pour expliquer les résolutions du congrès de la Soummam, tout en gardant ses contacts avec les officiers de la Wilaya III.
C’est naturellement qu’il sera désigné chef de la Wilaya VI, en remplacement du colonel Ali Mellah qui venait d’être assassiné. En plus des tâches d’implantation des maquis qu’il poursuivit sans relâche, il s’employa notamment à lutter contre les clivages régionalistes et tribalistes qui minaient toute la région jusqu’aux Aurès. Il réussit, entre autres prouesses à son actif, à réconcilier la tribu des Ghamra (dans la région de Biskra) et les Ouled Naïl d’Oued Djellal qui se faisaient la guerre depuis longtemps.
Sensible aux enjeux nationaux de la Révolution, Si El-Haoues prit part à toutes les initiatives et rencontres entre chefs de maquis pour essayer d’avoir toujours une vision et une stratégie communes. C’est ainsi qu’en décembre 1958, il assista à la réunion historique connue sous le nom de réunion des colonels, tenue sur le territoire de la wilaya II, avec quasiment l’ensemble des chefs de wilayas (à l’exception du colonel Lotfi, de la Wilaya V, qui, pour une raison d’éloignement, ne put y assister, et aussi d’Ali Kafi, chef de la Wilaya II, qui, lui, avait voulu marquer son opposition à la démarche).  
Après examen de la situation générale de la Révolution, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, Si El-Haoues fut chargé, avec son compagnon de route Amirouche, de prendre attache avec la direction de la Révolution à Tunis, pour exposer tous les problèmes qui avaient été soulevés par les chefs de maquis, notamment celui relatif à l’acheminement des armes et des munitions, qui se posait alors avec acuité, et qui avait failli provoquer la rupture avec les dirigeants de l’extérieur.  Les deux officiers étaient d’avis que les chefs en Tunisie ne faisaient pas assez, voir rien du tout, pour les maquis de l’intérieur qui étaient au bord du gouffre.  
Si El-Haoues partit de son QG au mois de mars 1959 pour rencontrer son camarade Amirouche aux environs de Bousâada. Les deux allaient effectuer ensemble pour la troisième fois le voyage en Tunisie. Pour éviter le piège qui leur était tendu, les deux colonels, escortés par une quarantaine d’homme de la Wilaya VI, ont opté pour la zone III de la Wilaya I, pour prendre la route du sud par El-Oued, et c’est pour cette raison que le trajet en trois étapes n’a été fait qu’en une seule, à marche forcée. Mais peine perdue, puisqu’une armada des forces ennemies les attendaient là dans une embuscade qui leur sera fatale.
La quarantaine de combattants de l’ALN, dirigés par l’adjoint de Si El-Haoues, le vaillant commandant Amor Driss, n’a pas résisté longtemps à un déploiement aussi massif de l’armée française qui avait lancé son aviation et autres forces combinées, blindés et infanterie, composées de quelque 2500 hommes, sans compter les renforts qui arrivaient de toutes parts.
Cette inégalité des forces n’a pas empêché Si El-Houes, Amirouche et leurs hommes de se battre jusqu’à leur dernier souffle. Beaucoup a été dit et écrit ces dernières années sur cette embuscade meurtrière qui eut lieu le 29 mars 1959 à Djebel Thameur. Une des lectures les plus sulfureuses sur cet épisode ajoutent foi à des interprétations voyant dans cette interception inattendue des deux prestigieux officiers par l’armée coloniale, à cet endroit précis, alors que ces deux derniers avaient pris toutes leurs précautions, comme la preuve irrécusable d’existence d’une félonie qui ciblerait spécialement, selon les partisans de cette version, le colonel Amirouche. Comme si la mort de Si El-Haoues était à inscrire dans les dégâts collatéraux ! D’où, d’ailleurs, cette tendance à reléguer le nom de Si El-Haoues en second plan dès qu’il s’agit d’évoquer cette bataille héroïque, dont le seul survivant sera achevé, quelques jours plus tard, au tunnel des facultés d’Alger.
Cette fin tragique de Si El-Haoues et de son illustre compagnon se prolongera malheureusement, avec les péripéties qu’ont connues leurs dépouilles, après l’Indépendance. Déterrées pour d’obscures raisons, celles-ci seront réinhumées vingt ans plus tard au Carré des martyrs.     

Adel Fathi