Le héros oublié de la révolte de 1871
Boumezrag El Mokrani

Par Hassina AMROUNI
Publié le 09 avr 2017
Vaillant combattant comme le fut son frère aîné Mohamed, Boumezrag El Mokrani prend le relai des troupes sur le front, après la mort en martyr de Cheikh El Mokrani. Conscient de l’impact négatif que pourrait avoir la nouvelle de la mort du chef sur les troupes, il la garde secrète et continue la lutte avec courage, hargne et détermination. Cependant, après deux mois de combats intenses, les tribus kabyles, affaiblies par les nombreuses pertes humaines et acculées par les troupes armées coloniales, plus lourdement armées, capitulent les unes après les autres. Boumezrag refuse de déposer les armes et même la reddition de Cheikh Ahaddad le 13 juillet 1871, ne le dissuade pas de la poursuite des combats.
Kalaâ des Beni Hammad
Le bagne de la nouvelle Calédonie

Les Français ne reculent devant aucune abjection pour le faire capituler, ils incendient hameaux et villages, tuent femmes et enfants et séquestrent biens et bétails. Boumezrag espère pouvoir se réfugier dans le sud mais le 8 octobre 1871, la caravane des Mokrani est repérée  par les troupes du général Saussier aux environs des ruines de la Kalaâ des Beni Hammad, dans le Hodna. Des bombardements violents s’en suivent. Boumezrag parvient à faire fuir vers le Sahara quelques 160 personnes, entre femmes et enfants, quant à lui et ses troupes, ils tentent de se frayer un chemin sûr vers la Tunisie.
Le 20 janvier 1872, Boumezrag et un de se compagnons sont retrouvés déshydratés dans une oasis. Capturé, il est jugé au printemps 1873 par le tribunal de Constantine mais il n’est pas seul à comparaître ce jour, plusieurs grands chefs de l’insurrection populaire se trouvent dans le box des accusés. Après un procès inique où l’on refuse aux détenus le statut de prisonniers politiques car présentés, plutôt comme de vulgaires voleurs, les peines sont prononcées. Boumezrag, à l’instar de nombreux autres prisonniers, est condamné à la peine capitale, mais sa condamnation, comme pour les autres, sera commuée en déportation en Nouvelle Calédonie.

La vie au bagne

Embarqués dans les cales du Calvados, Boumezrag et ses compagnons arrivent en Nouvelle Calédonie après une traversée très éprouvante qui aura duré cinq longs mois. Plusieurs prisonniers n’auront pas réussi à tenir dans les conditions inhumaines où ils étaient parqués, chaînes aux pieds, presque sans nourriture et sans eau, ils seront jetés par-dessus-bord.
Après plusieurs années d’emprisonnement dans les bagnes de Nouvelles Calédonie, certains prisonniers bénéficient de remises de peines ou de grâces mais Boumezrag sera exclu de toutes les lois d’amnistie, que ce soit celle d’avril 1879, de 1880 ou encore de 1895.

Boumezrag et la canaque

Alors qu’elles assistent à l’occupation de leur pays, les tribus canaques se révoltent à leur tour. La première insurrection est lancée le 19 juin 1878 par Ataï, grand chef de la tribu de Uraï, avant de s’étendre à d’autres régions. Cependant, ce soulèvement n’épargnera si les Français, ni les étrangers parmi lesquels les déportés algériens. En tant que chef militaire, Boumezrag aurait pris part à la répression coloniale contre les Canaques pour protéger ses hommes. En effet, dans les archives retrouvées par Mehdi Lallaoui, se trouve une lettre datée du 8 mai 1904 adressée au gouverneur général d’Algérie et une autre datée du 27 mars 1901 adressée au ministre des Colonies où Boumezrag est cité pour avoir pris part à la répression de cette révolte et que sa participation était spontanée et non rétribuée. Selon Rachid Sellal, auteur de l’essai « Caledoun », paru chez Casbah éditions, « Leur (prisonniers algériens) prise de position en faveur de l’occupant est une réaction d’autodéfense. Boumezrag, en tant que chef militaire, avait la responsabilité morale de la protection de ses compatriotes.
On peut toutefois comprendre que cette prise de position soit en contradiction avec ses principes qui expliquent sa présence dans cette terre d’exil forcé, mais il est important de considérer le contexte particulier de la situation à cette époque-là.
Ce soulèvement, aussi justifié soit-il, n’avait rien d’une révolution structurée et réfléchie et ne peut en aucun cas occulter la menace qui pesait sur tous les étrangers du pays, y compris les déportés d’Algérie. Il a débuté par un affront causé à la tribu de Ataï pour se terminer dans une confusion totale et une guerre entre tribus canaques ».

Grace et retour au pays

Boumezrag Mokrani est gracié qu’en 1904, par décision présidentielle du 23 janvier. Il a alors 75 ans. Il embarque à bord du Pacifique le 18 mai de la même année. Après plusieurs mois en mer, il débarque au port de Marseille le 22 juillet, avant de rallier Alger durant le même mois. Dans une lettre adressée à l’un de ses amis français, il écrit : « Je suis enfin arrivé sur ce sol algérien que j’aime encore, malgré toutes les souffrances, et je me trouve au milieu de femmes et d’hommes qui me sont proches et que j’avais laissés à peine nés ou en bas âge. Me voilà obligé de me faire une nouvelle affection pour ceux que je n’ai jamais connus, tandis que les autres dont les traits, le visage, me sont restés dans la mémoire, ils sont morts, hélas ! Moi même je n’ai plus de foyer. Sur trois épouses, aucune ne m’est restée… » (*)
Il meurt à Alger, un an plus tard, presque jour pour jour. Il repose désormais au cimetière de Sidi M’Hamed à Alger.
Hassina Amrouni
Sources :
Mehdi Lallaoui « Les Algériens du Pacifique », éd. Zyriab, Alger 2001, 135 pages
(*) Déportés d’Algérie. Boumezrag Mokrani et la révolte canaque de 1878 par Rachid Sellal in L’Expression du 7/2/2012
-El Watan du 8/5/ 2010

FIGURES HISTORIQUES

Une Algérienne au cœur de la guerre d’Algérie

Portrait de la moudjahida Eliette Loup

GUERRE DE LIBERATION

Mohamed Chérif Ould El Hocine raconte

Attaque de l’Ecole des officiers de Cherchell

MEMOIRE

Hommage à une Grande Dame

Décès de la moudjahida Izza Bouzekri