El Mokrani et El Haddad unis contre le pouvoir colonial
Insurrection de 1871

Par Hassina AMROUNI
Publié le 09 avr 2017
Le 16 mars 1871, plus de 250 tribus se soulèvent contre le pouvoir colonial, sous l’instigation d’El Mokrani et son frère Boumezrag, rejoints par cheikh El Haddad, chef de la confrérie des Rahmaniya.
Cheikh Aheddad au milieu à Mecca
Cinq resistants algériens pris au maquis puis transférés au Bagne de la Nouvelle Calédonie

Pour comprendre l’origine de ce mouvement insurrectionnel populaire, il faut revenir sur le contexte socio-politique de l’époque. En effet, après la prise d’Alger en 1830 et la soumission des grandes villes côtières (Constantine en 1837, Oran et Titteri en 1847 et la Kabylie de 1851 à1857), les Français pensait que l’Algérie leur était acquise. Cependant, l’effacement du régime militaire et son remplacement par des fonctionnaires civils va accélérer l’installation d’un climat délétère. Les chefs de tribus qui avaient « accepté » de se soumettre à des généraux refusaient d’obéir à des civils car cela impliquait pour eux une double menace : « contre leurs terres et contre leur statut coranique. Contre leurs terres parce que les Bureaux arabes les avaient toujours défendues et que, eux disparaissant, nul ne monterait plus la garde au seuil des tribus : or, dès le 24 décembre 1870, un décret étendant considérablement le territoire civil avait rendu la menace imminente. Mais il y avait plus : le régime civil, c’était, du moins on le croyait, l’assimilation à brève échéance comme semblait le montrer le décret Crémieux du 24 octobre 1870 qui avait accordé aux Juifs la qualité de citoyens français et c’est dans ce sens qu’il joua sans doute un rôle. Il ne fit pas naître un sentiment de jalousie mais de crainte. Plus tard, seulement, il pourra être exploité de manière différente par les révoltés qui y verront, pour les Musulmans, le danger d’être soumis à des Juifs ».

Les Mokrani, famille de la noblesse kabyle

Famille de très haut rang, les Mokrani sont issus de la dynastie des Ath Abbès (branche de la dynastie hafside de Bejaïa). Maîtres de la Kalaâ N’Ath Abbès et de la région de Medjana (Bordj Bou-Arreridj) depuis le XVIe siècle, Ahmed El Mokrani, père de Mohamed et Boumezrag choisit de s’allier aux Français dont il obtient le titre de khalifa de Medjana. Mais il se rend très vite compte que l’alliance prenait les allures d’une soumission. La succession au pouvoir par son fils Mohamed intervenant au lendemain de sa mort en 1853 ne sera, elle aussi, qu’une suite de brimades et de vexations, à commencer par l’attribution à ce dernier du titre de Bachagha au lieu de celui de khalifa comme le fut son défunt père. Pire encore « il fut atteint directement dans ses intérêts matériels par la perte de certains privilèges, la confiscation d’une partie de ses terres et le départ de Mac-Mahon qui s’était porté garant du remboursement des sommes que le bachaga avait empruntées pour secourir ses administrés pendant la famine de 1867-1868 ».
D’après l’historien Bernard Droz, le mécontentement d’El Mokrani sera vite partagé par l’ensemble de l’aristocratie guerrière kabyle qui assiste à une perte d’influence et à une  diminution de ses pouvoirs du fait de l’instauration du régime civil en Algérie, signe de l’expansion de la colonisation. Son hostilité à l’égard du pouvoir en place vient s’ajouter à celle de milliers d’autochtones qui rejetaient ainsi l’expropriation de leurs terres et la spoliation de leurs droits.

Début de l’insurrection

Adressant en mars 1871 une lettre de démission aux autorités militaires coloniales françaises, El Mokrani les informe par la même de son intention de les combattre. Il écrit : « Vous connaissez la cause qui m’éloigne de vous ; je ne puis que vous répéter ce que vous savez déjà : je ne veux pas être l’agent du gouvernement civil. [...] Je m’apprête à vous combattre ; que chacun aujourd’hui prenne son fusil. » (Lettre de cheikh El Mokrani au capitaine Olivier).
Le 16 mars 1871, Cheikh El Mokrani lance six mille hommes à l’assaut de Bordj Bou Arreridj mais ne parvenant pas à le prendre, il lève le siège dix jours plus tard.
Il sollicite alors le renfort de Cheikh El Haddad, chef de la confrérie Rahmaniya qui, dès le 8 avril, proclame le djihad. Son fils Aziz devient l’« émir des soldats de la guerre sainte ». Ce sont alors plus de 150 000 kabyles engagés dans une insurrection populaire qui s’étendra d’abord à la Grande et petite Kabylie (Tizi-Ouzou, Fort-National, Draâ-el-Mizan, Dellys, Bougie, Bordj-Menaïel et Palestro) avant de toucher le massif des Beni Menasser (région de Cherchell, jusqu’au Sud (chott du Hodna et Batna, Touggourt ou Ouargla).
Quelques 250 tribus, soit un tiers de la population algérienne de l’époque se sont soulevées contre le pouvoir colonial en place. Malheureusement, et en dépit de l’engagement de plus de 100 000 hommes dans les combats, le manque d’armes et l’absence d’une réelle coordination de guerre va accélérer la défaite des autochtones. Le 5 mai 1871, Cheikh Mohamed El Mokrani meurt au combat près du village d’Aïn Bessam. L’événement tragique est ainsi consigné dans le rapport du gouvernement de la défense nationale français : « dans une rencontre avec les troupes du général Saussier, il (Mohamed El Mokrani) descendit de cheval et, gravissant lentement, la tête haute, l’escarpement d’un ravin balayé par notre mousqueterie, il reçut la mort, qu’aux dires des témoins de cette scène émouvante il cherchait, orgueilleux et fier comme il eut fait du triomphe  ».
Le 13 juillet, Cheikh El Haddad et ses fils sont, à leur tour, capturés, suivis, le 20 janvier 1872 par Boumezrag Mokrani qui avait reprit la tête des troupes au combat après la mort en martyr de son frère Cheikh Mohamed El Mokrani.
S’en suit alors une répression sanglante contre la population indigène. Aux milliers de morts viennent s’ajouter des villages entièrement rasés. Les insurgés capturés sont internés ou déportés dans les bagnes de Nouvelle Calédonie, quant à la Kabylie, elle se voit infliger une amende de 36 millions de francs en or, tandis que 450 000 hectares de terres sont confisqués à leurs propriétaires et généreusement redistribués aux nouveaux colons.
Hassina Amrouni
 Sources :
https://encyclopedieberbere.revues.org/
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