L’un des derniers rescapés du Commando Ali Khodja
Décès de Si Mustapha Blidi

Par Hassina AMROUNI
Publié le 10 avr 2017
Il était l’un des derniers rescapés du célèbre Commando Ali Khodja. Abdelkader Blidi dit Si Mustapha n’est plus. Grièvement blessé au maquis, il a traîné durant des décennies, cette méchante blessure de guerre dont les séquelles ont fini par l’emporter.
Commando Ali Khodja dirigé par le commandant Azzedine. Abdelkader Blidi (en médaillon)
Feu Abdelkader Blidi dit Si Mustapha
Etat-major wilaya IV, debout de dr. à g. : Colonel Ouamrane, Rachid dit Max, Ali Khodja (en médaillon), Si Smain Mokrani,  Si Lakhdar, Si M’hamed, Si Salah.
Tayeb El Djoghlali
Ali Khodja
Le commandant Si Lakhdar, de son vrai nom, Rabah Mokrani, dit (Lakhdar Tablati)
1- Yacef Saâdi. 2- Colonel Bencherif. 3- Ould Hocine Chérif officier ALN. 5- Mustapha Blidi. 5-Salah El Houaoui.  6- Moussaoui Mohamed. 7- Berkani Mohamed

Le décès de ce grand moudjahid, survenu le 27 février 2017, dans un hôpital genevois, a mis en émoi la famille révolutionnaire qui perdait, ce jour, l’un de ses valeureux membres. Abdelkader Blidi plus connu sous son nom de guerre « Si Mustapha » est né en 1935 au village Hamlelli (Douar Sidi El-Fodhil), sur les hauteurs de la ville de Blida. Lorsqu’il évoque ses origines, Si Mustpaha Blidi dit avec une note d’humour amer : « Hamlelli est mon village natal. Inutile de le chercher, vous ne le trouverez sur aucune carte. Parfois, en y pensant, je me dis que ce douar n’existe que dans mes souvenirs les plus amers. En vérité, je n’aime pas tellement me promener de ce côté-là de ma mémoire ». Ayant grandi au cœur de la période coloniale, au sein d’une famille pauvre, Mustapha Blidi se souvient qu’ils devaient faire face au froid, à la faim mais aussi à l’ignorance. De ses parents, il garde l’image de personnes courageuses qui travaillaient dur pour subvenir aux besoins de leur famille. « Je revois ma mère se réveiller avant el fadjr, qu’il pleuve, neige ou vente, pour aller, souvent, traversant des oueds en crue, rouler des quintaux de couscous chez Ricci, fabricant de pâtes alimentaires à Blida, distante d’une quinzaine de kilomètres de notre misérable demeure. Blida, ville dite des Roses, oui, pour les autres, ceux qui roulent carrosse et donnent des ordres dans un baragouin où se pourfendent la langue française, leur langue et la nôtre, l’arabe dialectal, pauvre comme nous. Mon père est un émigré intérieur. Il vient de Aïn Oussara. Son vagabondage économique l’a ballotté par monts et par vaux pour 7nir dans cette masure de ce village, de cette montagne. Il s’y est marié. Ma sœur, l’aînée, mon grand frère et moi y sommes nés ».
Comme la plupart des enfants des petits villages des montagnes, privés de tout, Mustapha et sa fratrie n’iront pas user leurs culottes sur les bancs de l’école, privilège accordé aux mieux lotis. Il évoque ce douloureux souvenir en disant : « Je revois encore se refermer derrière moi, à jamais, les portes de l’école, le sanctuaire du savoir. Ma mère avait placé sa confiance en une femme, une rouleuse de couscous comme elle. Mais une femme de la ville, une gredine qui l’avait assurée, jurant et sacrant, qu’elle avait remis mon dossier à l’administration et qu’elle m’avait inscrit. Le premier octobre de cette année, dont je ne veux même pas me rappeler, ma mère et moi, nous nous étions présentés à l’école. Je me souviens de ces dizaines d’élèves qui sentaient les habits neufs, dont beaucoup avaient mon âge, qui piaillaient dans la cour, attendant le coup de sifflet du directeur(…) J’ai entendu égrener l’interminable liste de tous les noms, de tous les élèves, de toute cette école. Tous, sauf un : le mien (…). Malgré les supplications de ma pauvre mère, encore plus affolée que moi, le directeur, menton relevé, le nez au vent, s’était montré inflexible. Cette rentrée des classes avortée est, je crois, un des moments les plus dramatiques et les plus humiliants de toute ma vie. Je venais d’être exclu d’une école que je n’avais jamais fréquentée ».
Pour lui, la malédiction des pauvres, c’était aussi cette « obscurité intellectuelle » à laquelle les condamnaient le colonialisme. Cette première injustice s’était tapie dans un coin de son cœur d’enfant, attendant patiemment que sonne un jour l’heure de la vengeance.
Pas encore sortis de l’enfance, Abdelkader Blidi et son frère aîné se lancent à la recherche d’un travail pour aider leurs pauvres parents qui triment déjà dur pour nourrir leurs enfants. Mais le chômage qui sévit dans cette Algérie coloniale rend leur quête difficile. Vendeurs de beignets, de galette, d’herbes aromatiques, de bois, tout est bon à prendre, à partir du moment où cela épargne à Khalti Aïcha, leur tante maternelle, l’humiliation d’aller mendier auprès des colons, quelques miches de pain pour les nourrir. A l’âge de 12 ans, Mustapha travaille chez un certain Bouzartini, exportateur d’agrumes, avant d’être recruté, trois ans plus tard, à la coopérative de Boufarik.

Prise de conscience nationaliste

Soumise à la misère et à l’injustice sociale, la population autochtone ne tarde pas à apporter  son adhésion au mouvement nationaliste dont le discours est un appel pressant pour une prise de conscience. C’est à Boufarik que Mustapha rencontre pour la première fois des militants nationalistes. « Nous étions à la fin des années 40, le PPA était très dynamique et le MTLD, qui activait légalement depuis la fin 1946, prenait de l’épaisseur et son importance grandissait auprès des Algériens. Benzaki, Mustapha S’taïfi, qui a été guillotiné, Souidani Boudjemâa, Kaddour el Mâascri, Si Ali Ben Korban, Si Tayeb el Djoghlali que je retrouverais quelques années plus tard en Wilaya IV, des noms de légende pour moi à l’époque. Des figures qui activaient dans les différentes formations politiques de l’époque. Ils faisaient de la politique ! Prendre conscience de l’injustice, c’est là que commence le combat pour la justice ».
A 15 ans, Mustapha Blidi rejoint le mouvement militant, tout comme son aîné de 3 ans. Racontant son arrivée dans les maquis de l’ALN en disant : « Nous avions rejoint le maquis presque en même temps, je l’avais précédé d’environ trois mois. Je suis monté dans la zone de Blida d’où on m’a envoyé en Zone 1, c’est-à-dire Palestro (aujourd’hui Lakhdaria). A Boufarik, je militais avec Souidani Boudjemâa, Kaddour El Maâscri, Si Ali Ben Korban, Si Tayeb El Djoghlali ».

Première action de fidaï

En cette année 1955 et sur ordre du « Nidham », Mustapha Blidi est chargé d’accomplir sa première action de fidaï, en exécutant le directeur de la coopérative dans laquelle il travaillait. Puis, les responsables de l’ALN à Zbarbar, où il avait été affecté, exigent de lui une autre action pour se procurer une arme. « C’était au tribunal de Blida et j’y ai récupéré de haute lutte une MAT 49. Ma mission consistait en l’élimination d’un militaire afin de récupérer son arme. J’étais secondé par Abdelkader Salhi. J’ai suivi le soldat dans les lavabos, je l’y ai attaqué et étouffé avec sa propre mitraillette que j’ai ramassée, mais je ne savais pas l’utiliser », raconte-t-il.
Durant le second semestre de 1955, il est affecté à Palestro, dans les rangs de Cheikh Messaoud. « La section était composée de 45 à 50 combattants. Tout ce que je n’avais pas appris à l’école dont j’en avais été privé, je l’ai appris au contact de Boualem Oussedik, d’Ali Lounici, de Omar Oussedik, de Si Azzedine, chef du commando, de Abderrahmane Laâla, de Si Mohand-Améziane qui est mort à Lemssayef et, plus tard, des centaines d’autres djounoud qui deviendront mes compagnons, ou plutôt mes frères de combat, dont beaucoup ont disparu, hélas ! », se souvient-il encore. Et d’ajouter : « A l’époque, en Zone 1, il y avait deux sections : celle de Si Lakhdar avec Si Azzedine et celle de cheikh Messaoud dans laquelle j’avais été affecté. Nous avons fait plusieurs opérations et embuscades. Il y avait une sacrée émulation entre nous. Une véritable compétition. Je me souviens que Azzedine avait récupéré une mitrailleuse 30 de combat du côté de la grande Kabylie, pour n’être pas en reste nous nous sommes appliqués à en faire autant et nous aussi, nous en avons récupéré une que nous avions dû démonter d’un half-track du côté de Tletha Djouab ».

Création du Commando Ali Khodja

En 1956, le jeune lieutenant Ali Khodja, de son vrai nom Mustapha Khodja se voit confier une section, ce sera la première unité d’élite de l’Armée de Libération Nationale qui, sous ses ordres, va effectuer plusieurs attaques contre des positions françaises dont certaines seront mémorables.
La première action du commando Ali Khodja aura lieu le 25 février 1956 au col de  Sakamody, dans la région de Médéa. « Il y avait une unité qui s’appelait le commando noir. Des combattants aguerris. Ils étaient considérés au-dessus des parachutistes. Ils cherchaient l’affrontement avec le commando Ali Khodja. Sans doute pensaient-ils nous vaincre et nous humilier. Un soir, nous les avons cherchés et nous les avons accrochés à Sakamody. L’action de Sakamody a été dirigée par Si Lakhdar et le commandant Azzedine. Les Français particulièrement le général Paris de Bollardière, qui démissionnera plus tard pour protester contre la torture, avaient compris que pour gagner une guerre, il fallait d’abord gagner la population. Ainsi, a été créé le commando noir. A Sakamody, il était dirigé par le lieutenant Jean-Jacques Servan Schreiber, qui deviendra un célèbre journaliste puis directeur général de l’hebdomadaire parisien l’Express. Dans la Zone 3 (Ouarsenis), il était dirigé par le lieutenant Guillaume. Ce dernier était le fils du général du même nom qui avait fait exiler le roi du Maroc Mohamed V. Ce commando noir avait gagné quelques sympathies de la population. Parce que lorsqu’ils passaient dans les déchras, ses soldats n’étaient pas comme les autres. Ils distribuaient bonbons et friandises, soignaient les gens, ne demandaient jamais d’informations, ne procédaient à aucune arrestation. Méthode qui a fini par séduire les populations, par ailleurs harcelées par les autres unités. A partir du moment où le peuple commence à apprécier un ennemi, il faut neutraliser cet ennemi. Le détruire. Cette action a été merveilleusement dirigée grâce à Si Lakhdar. Nous avions passé la journée à Sakamody. Le commando noir qui était habitué à sortir le jour n’est pas sorti. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il a été avisé de notre présence. C’est lorsque, le soir, nous avons commencé à manger que l’information de sa sortie nous est parvenue et qu’il se positionnait. Si Lakhdar et Azzedine étaient sur la crête avec une section. Sur le flanc, ils avaient placé une autre section et dans l’oued une troisième. Tout s’est passé comme nos chefs l’avaient prévu. Ils sont venus par en haut, ils ont trouvé une section qui les a allumés, tout comme sur le flanc et dans l’oued. Nous n’avons pas récupéré une seule arme mais c’était une grande victoire. A l’Ouest, en Zone 3, il a subi le même revers qui lui a été infligé par le commando Djamel. Ce jour-là, ils ont récupéré sur le lieutenant Guillaume qui avait été abattu, son alliance et des papiers personnels. Le FLN, très intelligent, a rassemblé tous ses documents et les a envoyés à la Wilaya V, au colonel Boussouf qui se trouvait alors à la frontière marocaine. De là-bas, les documents ont été remis au roi Mohamed V. Ce dernier a appelé le général Guillaume qui l’avait exilé. Il lui a remis les affaires de son fils. « Voici, lui a-t-il dit, des affaires qui appartenaient à votre fils, qui est tombé en Wilaya IV ». Le général, les yeux embués de larmes, a déclaré : « Ce peuple mérite ce pourquoi il se bat. Ce peuple mérite son indépendance. » Quant au commando noir, nous n’en avons plus jamais entendu parler. Il a été dissous. Une double victoire politique et militaire », se remémore Si Mustapha Blidi.
Le commando Ali Khodja multiplie les actions spectaculaires, occasionnant à chaque fois des pertes considérables aux troupes coloniales françaises. Activement recherché par le général Massu, le jeune lieutenant et ses hommes sont accrochés à Fort-de-l’eau, au lieu-dit Haouch Benouiniche. Ali Khodja meurt au combat le 11 octobre 1956 ainsi que plusieurs de ses compagnons. Mais le commando lui survivra encore, grâce à la volonté de ses hommes et des responsables de l’ALN qui donneront dès lors, à la section, le nom d’Ali Khodja.

Si Lakhdar Mokrani à la tête du Commando

Après la mort de ce dernier, c’est Lakhdar Mokrani dit Si Lakhdar qui prend le relais à la tête de l’unité d’élite. D’autres actions militaires sont menées, mettant à mal les rangs ennemis. Si Lakhdar tombe à son tour au champ d’honneur en mars 1958, Mustapha Blidi est, quant à lui, gravement blessé. Il évoque ce tragique épisode : « J’ai été blessé trois fois et la plus grave a été au cœur. C’était à la bataille de Riacha, à proximité de Bousken, contre la Légion étrangère, l’élite de l’armée française. Le 1er mars 1958, à Champlain, se déroulait, pour trois jours, une réunion du conseil de la Wilaya IV sous la présidence Si M’hamed, alors commandant qui assurait l’intérim de la responsabilité de la wilaya IV. Il était entouré du commandant Si Lakhdar, des capitaines Boualem Oussedik du service propagande et information (SPI) et Ali Lounici ainsi que le chef de compagnie Si Abdelaziz et Si Azzedine, chef du commando Ali Khodja, lequel était chargé de la sécurité de la zone. Entre autres décisions qui ont été adoptées, Si Abdelaziz avait été promu au grade de capitaine de la Zone 1. Le 3 mars, dans l’après-midi, la réunion terminée, le commando s’ébranlait vers Oued el Malah. Alors qu’il devait partir avec Si M’hamed Bougara, le commandant Si Lakhdar, qui était très ami avec Si Azzedine, a décidé sur un coup de tête de venir avec nous. C’est vrai que cet homme exceptionnel chérissait, par-dessus tout, l’action et appréciait l’ambiance guerrière qui régnait dans le commando Ali Khodja. Malgré l’insistance de Si Azzedine pour le dissuader de nous accompagner et de rejoindre le conseil de la Wilaya, il n’en fit rien. « Je suis né pour le baroud, Si Azzedine, la main dans la main, je resterai avec toi. » Nul ne pensait alors que ce combattant émérite allait, avec un sourire large comme ça, lui barrant le visage, à la rencontre de son destin. Il est 4h du matin, le 4 mars 1958. Un moussebel vient nous informer que l’ennemi afflue et se déploie en tenaille vers le lieu où nous nous trouvions. Aussitôt, comme en un réflexe longtemps cultivé, le commando explose en trois groupes pour prendre position sur les crêtes de Riacha.
Si Lakhdar, à la tête d’une section, se positionne à proximité du mausolée de Sidi Abdelkader, non loin de la dechra de Ouled Touati. Si Azzedine contourne la crête et installe un peu en retrait, mais en hauteur comme toujours, les redoutables fusils-mitrailleurs pour couvrir le commando, lorsqu’il va accrocher les éléments de tête de l’armée française, qui croient nous surprendre. Enfin, légèrement en bas de la position de Si Lakhdar, la katiba de Cheikh Messaoud prend position. Celui qui vous dira que les parachutistes français et les légionnaires ne savent pas se battre, ne les a jamais affrontés de sa vie. Des fauves ! Des tueurs ! Les paras accrochent la section de Si Lakhdar. Le choc est violent, mais, sans trop de problèmes, il les reçoit puissamment adossé au piton rocheux. C’est le commando qui passe ensuite à l’offensive et bouscule les rangs ennemis, alors que ceux-ci escaladaient le relief accidenté en progressant vers Si Lakhdar. Nous les accueillons avec un tir nourri des FM. Bar qui aboient sans discontinuer. L’accrochage est sévère. Il dure. Le jour se fait. Ce que nous craignions arriva, avec une escadrille de l’aviation dont les moteurs couvrent le staccato des armes de poing et d’épaule et les tirs saccadés de mortiers. Les appareils ont pris le mausolée de Si Abdelkader pour cible. Ils s’acharnent sur la position de Si Lakhdar et de sa section. Malgré l’intervention foudroyante des aéronefs, le commandant Si Lakhdar réussit à repousser l’assaut terrestre ennemi vers le bas de la crête.
Quatre de nos compagnons avaient été brûlés au napalm. Le spectacle était insoutenable. Des trombes de feu enflammaient le ciel. Lorsqu’une bombe au napalm tombe, elle explose en un rempart de feu qui vitrifie le sol, réduit en cendres tout ce qu’elle atteint, et puis elle s’éparpille en centaines de flammèches et de particules incandescentes plus petites. Et les chairs grésillantes par morceaux se détachent dans une odeur âcre, qui vous prend à la gorge. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il ne restait de nos malheureux compagnons que des squelettes blanchis. Dans l’engagement, Si Azzedine, le chef de notre commando, a reçu une rafale de mitrailleuse 12/7 de l’aviation. Son avant-bras a été littéralement déchiqueté. Dans la chaleur de l’action, notre chef, qui ne se plaignait aucunement de la douleur, cherchait son bras en lambeaux de chairs sanguinolentes et d’os décharnés et broyés, qui pendait au bout de son coude. Alors, lorsque j’ai vu le commandant Azzedine blessé, je voulais, avec l’aide d’autres compagnons, le tirer vers nous tandis que lui tirait de son côté. La mort était dans mon dos… J’entends encore ce cri déchirant de Si Azzedine qui hurlait à en couvrir le vacarme de la bataille : «Mustapha fais attention, l’avion est en position de tir !  Dans une déflagration d’enfer, une roquette a explosé tout près de moi, me soulevant du sol comme un fétu de paille, m’éjectant à plus d’une dizaine de mètres avant de m’enterrer sous un amoncellement de terre pulvérisée.
Un goût désagréable de tiédeur et velouté de consistance emplit ma bouche dans une violente poussée nauséeuse. Je vomissais du sang, mon sang. Un épais brouillard s’est brutalement formé devant mes yeux envahissant peu à peu mon esprit. Puis, ce fut le trou noir. Je venais de recevoir un éclat à quelques centimètres du cœur ».
Le commando s’ébranle alors en direction du djebel Boulegroune, dans la région de Souagui, au sud-est de Médéa. Bien que blessé, Si Azzedine, organise un rassemblement de tous ses éléments pour faire le bilan, avant de répartir les sentinelles et de placer les fusils mitrailleurs sur la crête. « Mohamed Bouldoum, Smaïn, des jeunes gars de Belcourt (Belouizdad) Tewfik Bouri, un fils de Blida, et d’autres combattants qu’ils me pardonnent si leurs noms ne me reviennent pas, n’ont pas eu ma chance. Ils sont tombés au champ d’honneur. Je dis ma chance, car je survivais malgré tout. Le 5 mars au matin, la pluie ne s’était pas arrêtée. Toute la nuit elle a grossi les torrents et détrempé le sol. Les soldats ennemis, comme s’ils nous avaient flairés, sont passés, dès les environs de 6h, à l’offensive. Vigilants, Hocine Kouar et Beryanou, de son vrai nom Ali Yahi, postés en sentinelles sur les contreforts de l’ados montagneux, donnent l’alerte. Leurs fusils jappent. Il n’en faut pas plus pour que le commando passe à l’action. Il accepte l’escarmouche mais se méfie de l’accrochage. Les forces adverses sont en nombre et le combat tournerait vite en leur faveur. Ils viennent de partout, de Champlain, de Aïn Bessam, de Thlatha Djouab, de Bousken, ils se déploient en éventail qui va bientôt fermer ses mâchoires sur nous. Bientôt, l’artillerie enflamme le ciel et fait trembler le sol. Le ciel s’étant dégagé, l’aviation se met de la partie et noie la zone sous des gerbes de napalm dont l’odeur âpre et la chaleur démoniaque vous brûlent à distance.
Nous étions jeudi. Un jeudi noir. Si Abdelaziz, qui avait été promu l’avant-veille au grade de capitaine, ainsi que les deux frères Kartali vont tomber héroïquement, le commandant Si Lakhdar, gravement touché, gisait sur un brancard de fortune. Si Azzedine, en plus de sa blessure de la veille, a reçu neuf éclats d’obus au niveau des reins. Nous avions décroché vers 17h, la nuit tombante et le temps orageux ont considérablement favorisé notre repli vers Ouled Znim. Dans notre retraite, nous avons été surpris par une embuscade tendue par une unité de Chérif Ben Saïdi et son adjoint Hamma, des ralliés très dangereux, car ils connaissaient aussi bien le terrain que nos techniques de combat. Mais l’affrontement a rapidement tourné à notre avantage et le commando a vite fait de les mettre en déroute.
Nous atteignons Oued Znim où la population, qui suivait notre évolution, nous a réservé un accueil à la hauteur de notre épuisement. Si Lakhdar a vitement été installé dans une maison pour recevoir des soins, à son chevet Si Azzedine et Si Abdenour. Dans son délire, notre commandant réclamait sa carabine : «Si Azzedine, recommandait-il avec insistance, surtout ne me laisse pas tomber entre les mains de l’armée française !»
Son ami porta la main dans le dos pour le mettre un peu plus à l’aise. C’est alors qu’il senti des gros caillots de sang qui s’étaient coagulés. Azzedine leva les yeux vers Abdenour. Le regard que se sont échangé les deux hommes en disait long sur l’état de Si Lakhdar. Dans un soupir rauque, le héros rendit son âme. Pour tous ses amis du commando, il avait été envoyé à l’infirmerie de zone pour des soins. En vérité, il fut enterré vers trois ou quatre heures du matin dans la plus grande discrétion, loin du regard des djounoud, dans le jardin d’un villageois. Cependant, celui-ci, redoutant une perquisition de l’armée d’occupation, a pris l’initiative de le déterrer et de l’inhumer de nouveau loin de chez lui, sur la berge de la rivière qui coulait plus bas. Mais le soir venu, le mauvais temps persistant, le même paysan, craignant cette fois une crue de la rivière, a décidé de retirer le cadavre pour l’ensevelir à l’endroit où il repose jusqu’à présent. Après l’enterrement de notre commandant à Ouled Znim, nous nous sommes rendus à Ouled Bouachra où tombera, quelque temps plus tard, le colonel Si M’hamed. Ce dernier a été très affecté par la mort de Si Lakhdar (…) ».
Si Mustapha Blidi dont l’état était très grave devait être transféré pour recevoir les soins nécessaires. « Je suis passé en Wilaya V. On m’a ligoté dans une espèce de brancard bricolé, en travers du dos d’une mule. Mais ne voilà-t-il pas que nous tombons dans une embuscade et que la mule prend la fuite, m’emportant dans sa course à travers bois et ravins. Deux jours durant, entravé sur son dos, j’allais au gré de l’errance de la mule, avant que des villageois ne me retrouvent. Nous avons ensuite été évacués par Figuig, avant d’arriver à la base 15 où était le colonel Boumediène. J’ai été admis à l’hôpital, mais les médecins marocains avaient trouvé mon cas désespéré et j’avais été condamné par leur diagnostic. Etant condamné par la médecine locale, j’ai été remis aux soins du Croissant-Rouge algérien, dirigé alors par Mansour Boudaoud. C’est à ce moment qu’est intervenu le colonel Si Sadek, ancien responsable de la Wilaya IV, lequel a donné les instructions pour qu’on m’évacue d’urgence vers Tunis via Madrid et Rome. Je suis arrivé à Tunis où le professeur Tédjini Haddam m’a opéré. Je suis resté neuf mois dans le coma… Je dois la vie à l’acharnement médical du professeur Haddam, je ne lui serais jamais assez reconnaissant ».
Une fois remis sur pied, il reprend le chemin des combats, en ralliant la Zone autonome d’Alger. Il combattra jusqu’à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie.
Démobilisé après 1962, il se lance dans le commerce à Alger, avant d’entamer une carrière de diplomate qui dure vingt ans à la mission permanente à Genève.
Décédé dans un hôpital de la capitale helvétique, il est rapatrié pour être enterré dans cette Algérie qu’il chérissait tant et pour laquelle il a vaillamment combattu.
Dans un message de condoléances adressé à sa famille, le président de la République, Abdelaziz Bouteflika lui saluera son courage et son engagement : « Le défunt s’est engagé dans le mouvement national dès son jeune âge et fut parmi les premiers à rejoindre les rangs de l’Armée de libération nationale pour combattre l’occupant avec un courage exceptionnel. Les blessures qu’il a subies à deux reprises ne l’ont pas empêché de poursuivre la lutte, vaillant et intrépide qu’il était jusqu’au triomphe de la cause nationale », notera-t-il.
Hassina Amrouni

Sources :
-El Watan, entretien Boukhalfa Amazit (25/12/2005 et 08/06/2011)
-La Nouvelle République (11/12/2016)
-« Dans les maquis de la liberté » de Mustapha Aït Mouhoub, éditions Rafar, Alger 2016
-www.aps.dz

CONTRIBUTION

Le choix du retour dans une Algérie dévastée

Cheikh Abdelkader El-Medjaoui (1848-1914)

FIGURES HISTORIQUES
GRANDES DATES
GUERRE DE LIBERATION

L’odyssée du « Dina »

Les armes de la Révolution algérienne

MOUVEMENT NATIONAL
UNE VILLE, UNE HISTOIRE

La cité héroïque

Histoire de la ville de Bordj Bou Arréridj