Une vie dédiée au combat pour l’Algérie
Décès de la moudjahida Djamila Amrane-Minne

Par Hassina AMROUNI
Publié le 10 avr 2017
Djamila Amrane Minne n’est plus. La grande militante nationaliste vient de nous quitter en ce samedi 11 février 2017, à l’âge de 77 ans, des suites d’une longue maladie. Engagée très jeune en faveur de la guerre d’Algérie, cette militante d’origine française n’a jamais renié ses choix, ni ses positions politiques. Elle aura été Algérienne jusqu’au bout. Fille aînée de Jacqueline Guerroudj, Danièle Minne voit le jour le 13 août 1939 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). La petite Danièle débarque en Algérie avec ses parents, Pierre Minne, professeur de philosophie et de sa maman, envoyée en tant qu’institutrice à Négrier, actuelle Chetouane, dans la commune de Tlemcen. Pour l’enfant de 8 ans, le choc est immédiat : « Je suis arrivée en Algérie en 1947 à l’âge de huit ans. Djamila est mon nom de guerre que j’ai gardé à l’Indépendance. Comment j’ai fait mon chemin ? Je crois que c’était ma vie. J’habitais à la campagne dans un village près de Tlemcen. L’Algérie coloniale était un pays où il y avait des différences flagrantes. Enormes. Comme ma mère et son deuxième mari faisaient de la propagande dans les campagnes pour le PCA, je voyais les gens dans les villages. Je rentrais dans les maisons où ils habitaient. C’est cette différence entre Algériens misérables et Européens largement à leur aise qui m’a profondément choquée. Je ne comprenais pas comment ça pouvait être possible », confie-elle (1)
Conférence de presse donnée en novembre 1957 après l’arrestation de Danièle Minne du « réseau bombes »  de Yacef Saadi lors de la bataille d’Alger
Danièle Minne, jeune
Danièle Minne

Engagées de mère en fille

Se rendant compte du hiatus séparant les Algériens et les colons français, la prise de conscience est immédiate, d’abord pour sa maman qui, -après son divorce de son premier époux- épouse en même temps Djilali Guerroudj, militant nationaliste et la cause algérienne. Ensuite pour Danièle qui grandit au sein de cette famille qui ne cache rien de ses engagements politiques et qui finira par transmettre ce besoin de justice à la jeune fille.
C’est donc tout naturellement que, dès le déclenchement de la révolution algérienne, le 1er novembre 1954, Danièle Minne qui prend le prénom de Djamila et s’engage au sein du Front de libération nationale. Elle raconte encore à ce sujet : « Quand la guerre éclate, tout le monde l’entend. Progressivement elle envahit tout le territoire algérien. Je suis entrée dans la clandestinité en 1956. J’avais 17 ans. J’étais une gamine pour dire la vérité mais je me sentais prête à militer. A l’époque, la France était la troisième ou quatrième puissance militaire mondiale. En face d’elle, des petits groupes, mal armés, dont les membres n’étaient pas formés et qui arrivaient difficilement à prouver leur existence » (2).
Infirmière au sein des maquis de l’ALN, Djamila se retrouve au cœur de combats sanglants qui ne fléchissent en rien sa détermination. « On s’est fait arrêter, en novembre 1957 en arrivant à Medjana, dans la région Bordj Bou Arreridj. Raymonde Peychard, une autre infirmière, était devant nous, un peu à l’écart. Quand les soldats l’on encerclée, elle était seule. D’après les témoignages, y compris ceux des militaires, c’est elle qui a tiré la première. Je me souviens que nous étions une quinzaine de maquisards, camouflés dans les arbustes. Avec nous, il y avait Ould Kaci, un bandit d’honneur. Les bandits d’honneur sont les Algériens qui ont prit le maquis avant la guerre. Condamnés par les autorités françaises, ils sont recherchés pour des infractions qu’ils n’ont pas commises ou qu’ils ne jugent pas comme telles. Ils prennent le maquis, pour leur honneur. Les soldats français nous encerclaient depuis une heure ou deux ; ils ne savaient pas combien on était et avaient peur d’engager le combat. Ils préféraient qu’on se rende pour essayer de nous faire parler. De notre côté, on savait que s’ils attaquaient, on y passait. C’est Ould Kaci qui a décidé de notre reddition. Ça a du être un déchirement terrible pour lui. Un bandit d’honneur qui se rend, ça ne se fait pas, ça ne se voit pas. Je me souviens que nous étions dans une sorte de cuvette qui se terminait par un éboulement, dans le vide. Deux jeunes maquisards s’y sont précipités. L’un après l’autre. On n’a rien entendu, ni coup de feu, ni cri. Rien. Je n’ai jamais pu savoir ce qu’ils étaient devenus. Et s’ils ont pu se sauver. Je ne connaissais même pas leurs noms. Avant de se rendre, comme le veut la tradition, on a enterré nos armes. Même si on n’avait pas grand chose. Et le bandit d’honneur s’est levé. Nous nous sommes rendus. De la prison j’ai correspondu avec Ould Kaci jusqu’à l’Indépendance. J’avais gardé ses lettres mais quand on sort de prison, ils confisquent tous vos papiers. Dans une guerre de libération, les femmes sont face à une situation où elles peuvent agir ; et effectivement elles agissent. Nombreuses sont celles qui n’ont pas été reconnues comme moudjahidate mais qui on eu des actes de militantisme absolument exceptionnel », déclare-t-elle (3).

« Réseau bombes » du FLN

En 1956, la moudjahida qui n’a que 17 ans, rejoint le « réseau bombes » qui voit le jour au sein de la branche armée de la Zone Autonome d’Alger. Djamila Minne se voit confier sa première action militaire le 26 janvier 1957. Ce jour, un triple attentat est perpétré dans trois brasseries de la rue Michelet (actuelle Didouche Mourad, à Alger) située dans le quartier européen. Djamila pose sa bombe dans le bar Otomatic, tandis que Zoubida Fadila et Djamila Bouazza  déposent d’autres engins explosifs à La Cafeteria et au Coq-Hardi. Plusieurs morts et blessés sont dénombrés ce jour, parmi la communauté européenne.
Recherchée par la police coloniale, Djamila Minne continue à activer dans la clandestinité. Elle est arrêtée le 4 décembre de la même année et condamnée à sept ans d’enfermement.  Incarcérée à la prison de Barberousse, elle est ensuite transférée en avril 1962 à Rennes avant d’être amnistiée après les Accords d’Evian.

Carrière universitaire après l’indépendance

Au lendemain de l’indépendance, elle confirme le choix fait à son arrivée en Algérie en optant  pour la nationalité algérienne et en épousant en 1964 un jeune Algérien pour devenir Mme Djamila Amrane.
Poursuivant ses études, elle occupe en 1999, le poste de professeur d’histoire et d’études féminines à l’université de Toulouse. En 2002, elle est nommée Professeur des Universités, par un décret signé par le président français Jacques Chirac.Exorcisant ses vieux démons à travers des textes poétiques très forts, Djamila Amrane Minne contribue aussi grandement à l’écriture de l’Histoire de la guerre d’Algérie, en donnant la parole à nombre de ses acteurs, surtout les femmes. Elle est, notamment l’auteure de « Les Femmes algériennes dans la guerre » (préfacede Pierre Vidal-Naquet, Paris, Plon, 1991), « Femmes au combat, préface de André Mandouze » (Alger, éditions Rahma,1993), « Des femmes dans la guerre d’Algérie, entretiens, préface de Michèlle Perrot, Paris, Éditions Karthala, 1994 »…etc.
Enterrée à Bejaïa, selon sa volonté, Djamila Amrane Minne repose sur cette terre qu’elle a tant chérie et pour laquelle elle a combattu.

Hassina Amrouni
  Sources :
(1, 2 et 3) http://www.cecilearfi.fr/militantes5.html
* Divers articles de la presse quotidienne

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