Djamila BOUPACHA

Par Leïla Boukli
Publié le 10 avr 2017
Il y a longtemps que je cherche à la voir. Finalement l’occasion se présente à la Fondation Casbah à Bab El Djedid où l’on fête les 96 ans de Roberto Muniz, nom de guerre « Mahmoud l’argentin ». Aussitôt arrivée un large sourire aux lèvres, un foulard sur la tête qu’on ne lui connaissait pas, elle est hadja depuis quelques années, Djamila est très vite, entourée par ses anciens compagnons d’armes. C’est émouvant d’assister à ses étreintes, de les entendre parler de souvenirs souvent douloureux, d’évoquer un trémolo dans la voix les absents, morts pour un idéal. Ils se sont connus jeunes, enthousiastes, ils se retrouvent autour d’un thé et de spécialités algéroises, fiers d’avoir participé à la libération du joug colonial de l’Algérie.

Le prénom de Djamila  est resté dans la mémoire collective  comme le symbole du courage, de l’engagement, de l’héroïsme du combat des femmes  pour l’indépendance de leur pays. A tout âge et quelque soit leur condition,  elles étaient prêtent à aller défier la mort parce qu’en fin de compte, elles aimaient trop la vie ! Parmi cette génération combien d’anonymes se sont engagées avec la même exaltation à défendre leur terre, leur famille, leur dignité…avec pour seule arme leur détermination.  Ces héroïnes exhortent au respect. C’est vers elles que les pensées de Djamila vont à cet instant, c’est vers elles que Djamila, qui nous dit être trop médiatisée nous invitent à aller plutôt vers les anonymes. Nombreuses sont celles qui oubliées, vivant souvent dans une misère révoltante,  après l’indépendance, sont parties en silence.
Née le 9 février 1938 à Saint Eugène à la veille de la seconde guerre mondiale. Djamila se souvient avec tendresse de sa petite enfance dans ce quartier huppé de la capitale où tous vivaient, toutes confessions confondues,  en parfaite harmonie. «  On habitait en contrebas de Zghara , entre Saint Eugène et Deux moulins  et je me souviens de l’abri creusé par Abdelaziz mon défunt père dans le jardin , lors de la grande guerre. Dès l’alerte, les femmes et les enfants s’y engouffraient, les hommes eux restaient dans un espace protégé donnant sur la grande cour ».
C’est dans cet environnement qu’elle fera ses premières classes et plus tard rejoindra l’école Pigier , où Djamila s’initie à la Sténo. La famille déménage à Dely Ibrahim.
 A peine adolescente, elle ouvre les yeux sur la politique. » J’avais rencontré  Kheira Aboubakr militante de l’UDMA, parti crée par Ferhat Abbas en 1946 ». Cette enseignante d’arabe la sensibilise sur le mouvement national. Son père qui était lui du PPA, ne voulait pas qu’elle s’engage, estimant que les femmes n’avaient pas leur place dans ce combat, pourtant elle rentre à l’UDMA .En  1950, Mahmoud Bouzouzou, un érudit apparenté à sa mère Amarouche Zoubida  est hébergé chez eux .Il  la conseille tout en l’aidant le soir à faire ses devoirs. « Je n’avais pas alors deviné le pourquoi de sa présence chez nous ». Lorsque la Révolution éclate, se souvient-elle, c’est Souidani Boudjemaa , qui contacte la famille. Djamel-Eddine son frère, s’engage peu de temps après à  Dely Ibrahim où il n’y avait que des colons ultras et seulement cinq familles algérienne. Pour faire partie du nidham, elle utilise un stratagème  et donne toutes ses économies à son frère en manque d’argent à condition qu’il l’aide à intégrer la lutte. Il en discute avec Mustapha Chelha , responsable du FLN qui accepte, parce que  commente-t-il elle ressemblait à une italienne.
 «Nous étions  au départ, trois postulantes. Nadia Hafiz, Nassiba Malki et moi-même .Le nidham misé  sur une fille qui connaissait parfaitement la Casbah, par chance, je remplissais cette condition parce que à l’époque j’y allais souvent avec Chelha , retrouvé notamment Zoubir, délégué des Habous  et responsable du bureau de bienfaisance musulman.  Je faisais des enquêtes nous dit-elle pour aider les nécessiteux. C’était une couverture. Malheureusement, Mustapha Chelha,sous la responsabilité duquel j’activais , monté au maquis, est tué par le groupe de Kobus, des traitres passaient à l’ennemi. Elle se souvient de Saidati Kadra Boufeldji, une dame qui lui donnait des cours d’arabe déjà à Saint Eugène, c’est elle qui lui trouve un contact au sein de la Casbah. Il s’agissait de Rabah Doukh dit Azziouz.  Il recherchait quelques filles pendant la grève des 8 jours capables de continuer à faire la liaison entre les frères qui ne sortaient pas. Doukh est arrêté et moi,  ayant donné une fausse adresse et un faux nom j’échappe par miracle au traquenard.    
Après la grève des 8 jours, poursuit-elle, la Casbah et  Alger était décimé. La bleuite faisait  rage. Il fallait trouver des gens surs pour réorganiser le combat. J’ai ensuite activé avec Sid Ahmed Malki durant une année. » Djamila tient au passage à rendre hommage à la famille Karabaghali d’El Biar qui les avaient hébergés  pendant 8 jours.
En 1958, Djamila Boupacha active dans le Sahel et au maquis en zone 1 de la wilaya IV .Les femmes étant facilement repérables par les indics on lui propose un repli stratégique vers le Maroc ou la Tunisie  qu’elle refuse. Elle renoue avec la ville et cherche un contact qu’elle trouve en la personne de Khelil Boudjemaa. A cette date les ultras pavoisaient. «   J’étais révoltée, je me souviens avoir dit à Si Djamel de me donner une bombe pour dire au monde que le FLN n’était pas mort,  mais qu’il était au contraire bien vivant ».
 Avec Si Djamel Bennai, Boualem la France, Si El Madani… elle reprend sa lutte de plus belle .C’est alors qu’elle est chargée de poser une bombe à la brasserie des Facultés d’Alger. « C’était en septembre 1959, j’avais choisi l’endroit le plus fréquenté. Les images de petits algériens déchiquetés, des familles entières endeuillées, du napalm et de la mort qui rodaient à chaque coin du pays m’étaient revenues en mémoire. Il n’y avait pas à réfléchir. C’était la guerre.  Je m’attable et commande une boisson, pose mon sac sur une chaise que je recouvre d’un foulard, demande à aller aux toilettes, traverse le bar la pochette ou j’avais mis mes affaires personnelles sous le bras, je sors .Prends une ruelle adjacente à la fac et reste en attente à l’arrêt de bus du tunnel, de la déflagration de la bombe que Khelil m’avait remise en précisant que je n’avais pas plus d’un quart d’heure, pour agir. Un bruit sourd se fait entendre,  mêlé peu de temps après à celui des  sirènes  des ambulances passant en trombe. Le temps imparti était largement dépassé .En fait, des artificiers  alertés avaient réussi à désamorcer l’engin. Je devais prendre le bus mais décide de marcher jusqu’à El Biar. Je ne peux oublier ce jour. Peu de temps après, un maquisard arrêté cède sous l’atrocité des tortures qui lui sont affligées  et parle. Notre maison à Dely Ibrahim allait être minée. C’est le garde champêtre avec qui nous avions de bonnes relations et qui ne soupçonnait pas nos activités qui dissuade les militaires de faire sauter notre demeure ».
Arrêtée avec son père et son beau frère, elle est amenée à la villa des tortures d’El Biar, transférée à la caserne du Génie à Hussein Dey, un véritable mouroir, commente-telle puis en France. Tous trois subiront durant des semaines les pires tortures.

« C’était insupportable parce qu’inhumain »

Son avocate  Gisèle Halimi alerte les intellectuels français de gauche. Un comité est crée avec des sommités tels que Jean Paul Sartre, Louis Aragon, Elsa Triolet, Geneviève De Gaulle, Germaine Tillon , Aimé Césaire , alors maire de la capitale martiniquaise….
 A la suite des pressions et de la lettre de Simone de Beauvoir publiée dans Le Monde les choses vont changer.
 Le 7 mai 1962, en application du décret d’amnistie, Djamila qui avait comparu une année avant à Caen  est amnistiée à l’instar d’autres détenus politiques .Au lendemain de l’indépendance,  elle se retire complètement de la politique et dit n’avoir fait que son devoir de patriote. Elle  mène une vie tranquille avec son époux Omar et leurs trois enfants. A Paris chez l’un d’eux, elle apprend qu’un film relatant son procès et ses relations avec Gisèle Halimi avait été tourné et passerait sur la 3 . Elle n’en avait pas été informée et appelle Me Ali Haroun, par chance au même moment dans la capitale française. Elle se procure une cassette et l’invite à regarder le film avec elle. Djamila nous confie, que certains passages ne répondent pas tout à fait à la réalité.  
A l’évocation de certains de ses compagnons d’armes disparus,  émue elle tient à rendre un vibrant hommage  à ces français qui étaient à leurs cotés sans aucune contrepartie. Ses pensées vont aussi vers Annie Steiner, les Chaulet, le cardinal Duval, Gringaud, Danielle Minne dite Djamila, épouse Amrane, de qui j’étais très proche, dit-elle décédée récemment.
Comment Pablo Picasso a pu faire son portrait, lui demande-t-on ?
« Je ne sais pas si c’est Gisèle où le comité qui l’a contacté toujours est-il que j’en suis très honorée .Lors des pourparlers d’Evian, en prison la direction a lâché du lest, devenue plus indulgente, elle nous a autorisés à prendre des photos, c’est probablement l’une d’elles qui a atterri chez Picasso, peintre révolutionnaire, auteur du célèbre tableau  « Massacre de Guernica ».
Djamila en tire une immense fierté. La photo de ce portrait hérité par le fils Picasso,  trône dans son  salon aux cotés d’une photo, qu’elle chérie particulièrement parce que prise au maquis où elle et son mari Omar Khali, posent mitraillettes au poing, en treillis.
 Ils n’avaient que 20 ans !

Leila Boukli

DOSSIER

Tunis, capitale de l’Algérie combattante

L’aide de la Tunisie à la Révolution algérienne

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui livra des armes au FLN

Le Capitaine Vassil Valtchanov

GRANDES DATES
MOUVEMENT NATIONAL

PROCÈS-VERBAL DE LA REUNION ET EXTRAITS DE LA PLATE-FORME

Documents du Congrès de la SOUMMAM du 20 AOÛT 1956