Là où naquit la Muqaddima
Ibn Khaldûn à Frenda

Par Hassina AMROUNI
Publié le 06 aoû 2017
D’origine yéménite mais né à Tunis, Ibn Khaldûn a sillonné les grandes cours princières du Maghreb. Il s’est fixé durant quatre ans à Frenda où il rédigea sa célèbre Muqaddima.

Abdel-Rahmân Ibn Khaldûn voit le jour le 1er Ramadan 732 (23 mai 1332), à Tunis, au sein d’une famille aisée d’origine yéménite, installée dès le début de la conquête arabe à Séville, ville qu’elle quitta juste avant la Reconquista pour la Ceuta, pour s’établir enfin à Tunis sous le règne du roi hafside Abû Zakariya (1228-1240).
Si l’arrière-grand père d’Ibn Khaldûn qui joua un rôle politique important finit par être assassiné sur ordre d’Ibn Abi ‘Umâra, le père du jeune Abdel-Rahmân préfère se tenir loin de la politique pour se consacrer plutôt à sa carrière de juriste et d’homme de lettres. Il effectue par ailleurs des recherches approfondies en grammaire et en philosophie ainsi qu’en méditation mystique. C’est donc tout logiquement qu’il investit temps et énergie dans l’éducation de son fils, auquel il assure une solide formation en sciences coraniques, droit, jurisprudence islamique,… De passage à l’université Zitouna, Ibn Khaldûn se consacre aux mathématiques et à la logique et alors qu’il n’a que 15 ans, il s’intéresse déjà à la philosophie et aux problèmes de la pensée arabe et musulmane. Mais son élan est stoppé net lorsqu’tune épidémie de peste noire vient décimer une partie de sa famille et le forcer à l’exil. Un départ précipité par l’invasion mérinide en 1352 et qui se termine dans le sang. Agé de 17 ans, le jeune lettré veut rallier Fès dont l’éclat intellectuel l’attire. Il se rend d’abord à Ebba, Tébessa, Gafsa puis Biskra. Chaleureusement accueilli par la tribu des Beni Musni, il décide d’y passer l’hiver, une halte qui lui permet également d’attendre que se décante la situation politique. En 1353, il est invité à Bejaïa et après une année au service du roi Abu Inan Faris, il retourne à Tunis en 1354 où, sur les conseils de son frère, il épouse la fille d’une personnalité influente de la cour mérinide.
En 1354, il accepte sans hésiter une invitation du sultan de Fès, Abu Inan Faris, pour participer au conseil des savants. Introduit auprès de la cour du souverain, il en devient le secrétaire particulier. Cependant, les faveurs dont il jouit lui attirent jalousies et calomnies, favorisées par ses fréquentations assidues du prince hafside, Abu Abd Allah. Le roi de Fès qui l’accuse alors de fomenter un complot contre lui, le fait emprisonner pendant deux ans. Il n’en sortira qu’à la mort d’Abu Inan Faris en 1358.
Proche du nouveau souverain, qu’il sert pendant quelques années, il finit par quitter la cour et se rend à Grenade puis à Séville, Tunis, Fès et Tlemcen où il s’établit avec sa famille en 1375.

Retraite chez les Beni Salama

Les temps incertains et les hostilités des souverains de l’époque à son égard notamment ceux de Grenade, Fès et Tunis, le poussent à se retirer de la scène diplomatique et militaire pour se consacrer à la réflexion. Il écrit à ce sujet : «Comme j’avais renoncé aux affaires, pour vivre dans la retraite, j’eus la plus grande répugnance à me charger de cette mission ; cependant je fis semblant de l’accepter. M’étant mis en route, je me rendis à El Batha, et de là, je tournai à droite pour gagner Mindas. Arrivé au midi du mont Gezul, je rencontrai les Awlad Arif, tribu arabe dont j’étais bien connu, et je trouvai chez eux un accueil si hospitalier que je me décide à y rester. Ils envoyèrent à Tlemcen chercher ma famille, et ils se chargèrent de faire connaître au sultan l’impossibilité de la mission dont il m’avait chargé… pendant le long séjour que je fis au milieu des Awlad Arif, j’oubliai les cours du Maghreb et de Tlemcen pour m’occuper uniquement de mon ouvrage.»
Ainsi, entre 1374 et 1378, il se retire dans la forteresse des Beni Salama à Taghazout, où il rédige la Muqaddima, introduction de son Kitab al-Ibar, traduit en français par Le Livre des exemples. Sans aucune documentation, et ne comptant que sur ses connaissance, ses expériences et sa mémoire, il se lance dans l’écriture, précisant, lui-même à cet effet : « J’ai fait avec moi-même un excellent marché en me décidant à composer un ouvrage ».
Auteur d’un ouvrage intitulé Ibn Khaldoun, un génie maghrébin 1332-1406 (*), Smail Goumeziane note que  « l’éclosion de son génie s’opéra lors de sa retraite à la forteresse des Beni Salama. C’est là qu’il réalisa, avec succès, la fusion de ses connaissances théoriques que son esprit vif et curieux avait accumulées au contact des multiples professeurs et intellectuels dont il suivit les enseignements, et de ses expériences personnelles en matières politique et sociale. C’est là aussi qu’Ibn Khaldoun modifia son attitude intellectuelle. Jusque-là, il n’avait été qu’un connaisseur, certes brillant de la philosophie et des sciences de ses prédécesseurs. Là, dans le calme et la sérénité de la forteresse des Beni Salama, il allait créer des œuvres remarquables, en rupture, sur bien des points, avec les connaissances de son époque et, très en avance sur son temps ».
La grotte qui servit à Ibn Khaldûn de lieu de retraite et d’écriture pendant quatre longues années est, aujourd’hui, très visitée par les touristes de passage à Frenda. Il faut dire que c’est une œuvre universelle d’une valeur inestimable qui est née dans ces lieux, œuvre qui atteste qu’Ibn Khaldûn reste l’un des fondateurs de la sociologie et de l’économie politique.
 
Hassina Amrouni

*Smail Goumeziane, Ibn Khaldoun, un génie maghrébin 1332-1406, Editions Edif  2000, Alger,  2006
http://ainkerme.blogspot.com/2014/07/taghazout-berceau-des-prolegomenes-...
-Qantara, revue de l’IMA, juillet 2006, numéro consacré à Ibn Khaldûn

CONTRIBUTION
FIGURES HISTORIQUES

Le Chahid sans sépulture

Le Chahid Saâd Djerboua

GRANDES DATES

La réunion fatale pour le chef de la zone 4, de la wilaya 1

Si Mansour raconte la fin de Khélaifia Rebai

MEMOIRE

Il avait l’Algérie au cœur

Décès du moudjahid et diplomate Redha Malek

MOUVEMENT NATIONAL

Un frère de combat

Commémoration du décès de Francis Jeanson