Le Chahid sans sépulture
Le Chahid Saâd Djerboua

Par Hassina AMROUNI
Publié le 06 aoû 2017
Militant de la première heure, Saâd Djerboua a donné sa vie pour l’Algérie. Que reste-t-il de son sacrifice, lui, le martyr sans sépulture ?
Ali La Pointe
Une ruelle de la Casbah
Mohamed Boudiaf

Natif de la wilaya de Médéa, Saâd Djerboua est né en 1908, à Douar Siouf, dans la daïra de Sebt Aziz. A l’instar des autres familles de la région, contraintes à vivre dans la misère par l’occupant colonial, les Djerboua vivent eux-aussi dans une grande précarité sociale. Alors qu’il n’a que 10 ans, le petit Saâd trouve refuge au sein de « Dar El Massakine » (maison des nécessiteux) de Médéa où il reçoit gîte et nourriture. La mort prématurée de son unique sœur va cependant entraîner le départ des Djerboua de cette terre tant aimée et dont ils ont été dépossédés vers la grande ville où ils espèrent mettre un peu de distance avec cette famine qui les étreint. C’est à Alger, plus précisément dans le vieux quartier de la Casbah qu’ils posent leurs baluchons, dans les années 1920. Ils s’installent dans une petite cave, sise à la rue du Delta et tentent tant bien que mal de s’adapter à cette nouvelle vie. Le décès de leur mère va une nouvelle fois bouleverser la vie des enfants Hamed, Saâd et Mohamed qui sont alors recueillis par leur tante maternelle qui s’était elle aussi installée dans la capitale après le décès de son époux en 1928. Bien que reconnaissant à cette tante aimante, les garçons refusent de vivre à ses crochets, aussi, ils exercent des petits métiers pour amener leur contribution au budget familial. Saâd travaille comme portefaix, puis marchand de légumes avant d’investir dans l’immobilier. Grâce à sa grande débrouillardise, il acquiert plusieurs biens dans la capitale, ce qui lui permet de vivre à l’abri du besoin lui et sa famille.
Ambitieux, Saâd qui n’a jamais fréquenté les bancs de l’école va même apprendre à lire et à écrire l’arabe et le français, allant jusqu’à encourager ses proches à en faire de même. Mieux, il engage un enseignant, le dénommé Si Mohamed Charef – qui deviendra plus tard, l’imam de la Grande mosquée d’Alger – afin de dispenser des cours de langue arabe et de récitation du Coran aux enfants et adultes qui en manifestent l’envie. Pour cela, il met à leur disposition un local à Fontaine Fraîche (Tagarins) à Alger.

Lieu de rencontre de militants nationalistes

Propriétaire d’un café-restaurant au cœur même de la Casbah, ce lieu, du fait de son emplacement stratégique, va vite devenir un lieu de rencontre pour les militants du Mouvement nationaliste du PPA, de l’Association des Oulémas Musulmans, de l’O.S., du MTLD et le lieu d’implantation de l’école franco-musulmane « Médersa », distante de quelques mètres seulement. Une médersa dont les étudiants étaient également des habitués du café-restaurant de Saâd Djerboua. Certains d’entre- eux deviendront, d’ailleurs, au lendemain de l’indépendance d’importants cadres de la nation.
De nombreux chefs historiques ont, également, pour habitude de s’y retrouver et de s’y réunir, à l’image de Mohamed Boudiaf – que Saâd Djerboua héberge, par ailleurs, clandestinement dans une maison à Bouzaréah à l’époque où il était recherché par les services de police –, Rabah Bitat, Abderrahmane Kiouane, Benyoucef Benkhedda, Ali la Pointe, Mustapha Dahmoun, Hocine Lahouel, Mohamed Hamada, Abderrahmane Hadj, Ahcène Laskri, Djillali Reguimi, Arezki Louni, Omar Hamza, Souidani Boudjemâa, Mohamed Taleb, Rabah Zaâf, Debih Cherif, Fateh Zerari, Noureddine Chaïbi, Saïd Mecheri, les frères Bouabeche, les frères Lafer, les frères Amrani, Saïd Granaïsi, Ahmed Hattab Pacha, Ali Besbas et d’autres encore.
Saâd Djerboua noue des liens étroits avec Ahcène Laskri, Arezki Louni, Boualem Hamrane, Boudjemâa Souidani et Saïd Granaisi (ex-condamné à mort) à l’origine du réseau de poseurs de bombes d’Alger avec Baya Hocine. 

Agent de liaison

Ne se contentant pas de mettre ses locaux à la disposition des militants nationalistes, Saâd Djerboua joue lui aussi un rôle important au sein du mouvement FLN-ALN, assurant la liaison entre les moudjahidine de la capitale et ceux des différentes régions de la Wilaya IV, coordonnant les actions et les directives entre la base et les chefs de l’organisation mais toujours dans la discrétion, sans jamais attirer l’attention de l’autorité coloniale sur ses activités partisanes. L’arrestation de certains de ses proches contacts, à l’image d’Ali La Pointe ou Arezki Louni ne constitue guère un danger pour lui car aucun d’eux ne se laissera aller à la « confidence » et ce, en dépit des pires séances de torture. Saâd continue à activer pour le compte du FLN, procédant au recrutement et à l’embrigadement de jeunes intellectuels qu’il achemine vers les maquis de Palestro, Theniet El Had ou Djebel Louh. Là, ils reçoivent une formation militaire avant d’être affectés dans différentes « katibate » de l’ALN. En outre, et grâce à ses excellents contacts, il alimentait les maquis en armes, munitions, effets vestimentaires, médicaments, argent…

Trahison puis arrestation

Vers la fin de l’année 1959, des personnes arrêtées dans la région de Sebt Aziz dans la région de Médéa finissent par donner son nom sous la torture. Le 26 décembre 1959, Saâd Djerboua est arrêté. Il est conduit à l’unité des Zouaves à la Casbah, où il subit durant quatre longs jours les plus abjectes séances de torture, avant d’être transféré dans un endroit tenu secret. Si ses deux enfants ont pu le voir à travers la lucarne et s’entretenir avec lui avant son transfert, ils n’auront plus aucune nouvelle de lui. Tous les efforts déployés par sa famille pour connaître son lieu de détention seront vains. Selon certains témoignages, il aurait séjourné au Camp Morand, à Boughar, dans la wilaya de Médéa puis à la SAS de Sebt-Aziz où il a été torturé par deux sinistres personnages répondant aux noms de Baudouin et Larabi, avant d’être exécuté en février 1960, au lieu-dit « El Ardja », non loin du mausolée de Sidi Khelifa, sans qu’on ait pu lui soutirer le moindre renseignement ou information.
A ce jour, sa dépouille reste introuvable.
 
Hassina Amrouni

Sources :
«Le chahid Djerboua, un combattant de la première heure», par Hamid Sahnoun, in La Nouvelle République du 10-10-2011

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