L'armée au cœur de la colonie

Par Ammar Belhimer
Publié le 01 jui 2012
L'armée française au début du XIX siècle
Des soldats français sur le champ de bataille
Colonel André Montagnon
Le Duc du Rovigo

Il n'y a pas de place au civil dans le cas colonial algérien. Les militaires sont les seuls à représenter l'autorité. Les généraux de la conquête disposent de «pouvoirs discrétionnaires et extraordinaires». Ils remplissent les fonctions d'état civil, de juges de paix, de commissaires de police. Avant 1871, seuls leur échappent les territoires dits «civils» qui ne représentent que les principaux centres de colonisation. Plus tard, pendant la guerre d'Algérie, l'armée exercera sa suprématie à tous les niveaux : en 1959, dans la plupart des arrondissements «l'autorité militaire est seule responsable du maintien de l'ordre, tandis que les autorités civiles, c'est-à-dire les sous-préfets, placées sous l'autorité des militaires, exercent le reste de leurs attributions». Il n'y a pas de préfets dans huit départements sur treize et deux autres connaissent le système de «l'unité de commandements» (les préfets y sont placés sous l'autorité des généraux).

Au cœur du dispositif, dès le départ, lors de la conquête et des années qui la suivent immédiatement, un service spécialisé requiert toute l'attention et les faveurs : les bureaux arabes dont les officiers concentrent la recherche opérationnelle, le renseignement politique et la police politique. Ce sont les «maîtres Jacques de la colonisation», les «gorges profondes», dirons-nous aujourd'hui.

Les effectifs de l'armée française sont bien plus nombreux pendant la guerre (1954-1962) que pendant la conquête (1830-1870) : on passe de 80.000 hommes au début de la guerre en 1954 à 500.000 à la fin de 1956 (pour 9 millions d'habitants). Comparativement, une moyenne de 80.000 hommes formait les effectifs de l'armée d'occupation entre 1840 et 1848 (pour 3 millions d'habitants). Aussi, alors que la conquête a paru relativement peu coûteuse, la poursuite de la guerre d'Algérie apparaîtra comme une charge de plus en plus insupportable.

Ce ne fut pas, comme on s'efforce de le faire accroire, une partie de plaisir. Les pertes de l'armée française à l'occasion de la conquête sont évaluées à 150.000 morts, de 1830 à 1871, et à 25.000 pour la période, plus courte de la guerre 1854-1962 (Frémeaux, L'Algérie et la France en guerre, éditions Economica et Institut de Stratégie Comparée, Paris 2002, p. 255).

Pax Gallica

Même s'il a parfois échoué à chasser l'occupant, l'autochtone est resté irrémédiablement irréductible, avec le recours à des techniques simples, mais souvent efficaces : le harcèlement contre des colonnes en marche. Et il donne du fil à retordre à l'occupant qui, lui, opte pour une toute autre stratégie : détruire d'abord, occuper ensuite. Un processus d'assujettissement, désigné par le terme de «pacification», suit la victoire militaire, une Pax Gallica, calquée sur la Pax Romana.

En effet, même si les enquêteurs de la commission officielle de 1833 et 1834 reconnaissent au pays un immense potentiel agricole qui exige une mise en valeur intensive, la véritable prospérité ne commence véritablement qu'à partir de 1880 avec le développement du vignoble.

Pas de place au civil donc et encore moins à la civilisation. Dans l'ensemble, la colonisation échoue à faire entrer le pays dans la prospérité ; il reste solidement cantonné au sous-développement : faute d'industrialisation, l'agriculture – notamment sa première production, le vin – reste la ressource principale.

Avant que ne se dégagent les perspectives pétrolières à partir de 1956, le pays est dépendant de la métropole pour le paiement de son administration, le soutien des prix, l'entretien des équipements. Dans l'ensemble, l'œuvre coloniale «se résume à la substitution d'une situation de sous-développement à une situation archaïque», relève Jacques Frémeaux. Pourquoi pas les deux à la fois?

Cet archaïsme va figer toutes les structures et les institutions culturelles : «La présence coloniale, tout en supprimant la possibilité d'une nationalité algérienne, excluant en général les détenteurs de ce statut par rapport à la vie de la Cité, et poursuivant ainsi l'association du politique et du religieux. Elle a aussi, en réduisant l'arabe à une langue secondaire, non officielle, consolidé la situation de celle-ci comme langue communautaire face aux Européens et aux juifs.» (Frémeaux, p. 67).

L'enjeu ici n'est pas d'imposer une volonté à un autre Etat, mais de le détruire pour annexer son territoire et se subordonner ses sujets, voire les exterminer – s'agissant d'une colonisation de peuplement.

Comme l'établit amplement Mohamed Boussoumah, dans une belle étude relative au service public colonial (voir dans ce numéro notre compte rendu exhaustif de cette étude), «l'Etat colonial, malgré toute une mythologie qui l'entoure, reste au sens fort de l'expression, un Etat gendarme. L'Algérie étant une colonie de peuplement, la colonisation, contrairement aux protectorats de la Tunisie et du Maroc, a revêtu par un penchant naturel une forme totalitaire dans la mesure où elle avait la prétention de régenter l'ensemble des aspects de la vie du groupe social.» «La pacification telle que l'entendent les hommes de la conquête passe par le détournement en leur faveur des structures sociales traditionnelles. Par une sorte de pacte plus ou moins tacite, les classes dirigeantes se voient confortées dans leurs positions, en échange d'une soumission de leurs administrés aux exigences françaises, essentiellement en matière de réquisition et d'impôts.» (Frémeaux, p. 204).

Le divan algérien

Dans cette œuvre d'extermination, les acteurs du conflit sont les premiers témoins de leurs propres turpitudes. Dès l'occupation, le baron Pichon, chef de l'administration civile en Algérie, de janvier à juin 1832, mentionne le peu de cas fait par les troupes des biens (maisons détruites, vols, razzias) et de la vie des autochtones (civils molestés). Le duc de Rovigo à Alger et le général Boyer, alias «Pierre le Cruel», à Oran, sont les exemples les plus barbares. Pour sa part, Lamoricière passe pour être le créateur du système du pillage qui consiste «à vivre sur l'Arabe et à nourrir la guerre par la guerre».

En 1836, Pélissier de Reynaud avoue : «Nous sommes loin d'avoir donné aux Arabes une leçon d'humanité.»

Un siècle plus tard, en 1959, un officier français, le colonel André Montagnon, ne dit rien d'autre en reconnaissant : «C'est une des dures lois de la guerre subversive… que d'ignorer la pitié et l'humanité, et d'inscrire de façon à peu près permanente le fanatisme et la cruauté à l'ordre du jour.» Dans La Guerre révolutionnaire, Lacheroy renchérit : lorsque l'organisation ennemie a pris suffisamment d'importance, «il n'y a peut-être plus besoin d'un général, ni d'un préfet : il vaut mieux un boucher.»

La torture sera souvent l'arme favorite de ce dernier. Dans Les Capitaines d'avril, paru chez France-Empire en 1976, capitaine Jean-Claude Racinet écrit à son propos : «La torture était le sinistre tribut que notre action de renseignement payait à notre inefficacité militaire. C'était le prix de l'impuissance.»

On comprend pourquoi «l'identification des Ogres (ghoul-s) et des Français était courante et presque inconsciente, tant elle semblait naturelle, dans l'esprit des ruraux».

Entre mai 1958 et juin 1962, l'hôpital militaire de Constantine enregistre 1480 admissions pour troubles mentaux. Il est vrai qu'en Wilaya II, les engagements furent particulièrement sanglants, avec usage du napalm, déplacements et exodes de population..., mais l'échec moral est visible partout. On évalue à près de 9000 hommes les pertes psychiques de l'armée française en Algérie : «Les symptômes constatés sont l'insomnie, l'agitation, les troubles de la relation à autrui, voire l'indiscipline comme signe d'alarme ; et la baisse d'efficience, l'anxiété, l'asthénie, les troubles du sommeil et les ruminations mentales dépressives comme signes de la phase d'état», écrit Louis Crocq dans Les traumatismes psychiques de guerre, paru chez Odile Jacob en 1999 (p. 47).

Leurs prédécesseurs connurent les mêmes supplices mentaux, puisque le baron Hippolyte Larrey, fils du célèbre chirurgien de Napoléon et chirurgien lui-même, rapporte en 1842, lors d'un voyage en Algérie, de nombreuses dépressions nerveuses parmi les soldats, qu'il attribue à deux facteurs : le mal du pays et la violence de la guerre. Les crises de découragement ou de démence provoquent nombre de suicides.

Comme le souligne Frémeaux : «Au total, même pour des observateurs français, la manière dont le FLN a mené la guerre, en combinant guérilla intérieure et acquisition d'une stature internationale à l'extérieur, constitue «une sorte de modèle», voire un «chef d'œuvre», (…) En revanche, la manière dont le repli français s'organise peut sembler, au vu des ambitions affichées sept ans, voire quatre ans plus tôt, comme une capitulation» (335). Cela méritait d'être dit. Cela justifie tous les sacrifices.



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